• Antoine Station

Un monde de Zombies, par Olivier Bernarbé

Un concours de nouvelles a été organisé dans GCDO#02 - le thème était : "Un monde de zombie". Voici la nouvelle d'Olivier Bernarbé.


Il y avait une agitation inhabituelle, ce jour-là, dans l’aile Ouest du service de réa de l’hôpital de St Thomas. On entendait les voix des nurses résonner dans les couloirs : “il s’est réveillé, il s’est réveillé ! C’est un miracle !!”. Cela devait être suffisamment “miraculeux” pour que le chef de service en personne se déplace dans la chambre du patient.

“Bonjour Monsieur Roger, bienvenue chez les vivants !” s’exclama le médecin avec un humour quelque peu douteux …

Je crois que c’était la première personne qui s’adressait à moi depuis que j’avais ouvert les yeux ce matin. J’avais un mal de crâne abominable, comme celui que j’avais eu après ma tournée des bars la semaine dernière avec McLeod. J’avais dû un peu trop forcer sur la dose cette fois-ci pour atterrir dans ce lit d’hôpital.

“Comment vous sentez-vous, M. Roger ?

- Un peu nauséeux, m’exprimai-je, avec l’impression d’avoir un crapaud dans la bouche !

- Et physiquement ?

- Physiquement ?” Ah oui, physiquement ! Je n’avais pas fait attention, je me sentais comme dégonflé, fripé.

“Diminué ? lui répondis-je

- Oui, ne vous inquiétez pas, c’est normal. Vu votre période de coma, vos muscles ont fondu. Mais c’est une affaire d’un petit mois de rééducation, et vous retrouverez la forme de vos vingt ans !

- Coma ? répétai-je en paniquant. Qu’est-ce que cela signifie ? Que s’est-il passé ?”

La mine du médecin se renfrogna. Je sentis qu’il cherchait ses mots, les bons mots …

“Comment vous dire cela ? dit le docteur après un temps d’hésitation. Vous avez eu un grave accident de moto.

- Quoi ! de moto ? éructai-je en me redressant dans mon lit. Elle est dans quel état ma bécane ? qu’est-ce qu’il s’est passé? insistai-je.

- Ce n’est pas la bonne question, Monsieur Roger, la bonne question serait plutôt quand cela s’est-il passé ?!”

Quand cela s’est-il passé ? Je ne comprenais pas. Quand cela s’est-il passé ? Ce n’était pas hier ? Je devais regarder le médecin avec un tel regard éberlué qu’il reprit son explication :

“Vous avez eu un grave accident de moto … il y a quarante ans. Vous avez frôlé la mort. Vous avez eu de très nombreuses lésions cérébrales, et c’est votre casque qui vous a sauvé la vie. Mais vous avez sombré dans un profond coma. Techniquement, nous avons soigné vos plaies et vos fractures, nous avons aussi reconstruit votre activité cérébrale. Nous avons tenté de vous faire sortir de votre coma par tous les moyens, mais visiblement vous n’étiez pas disposé à revenir parmi nous.”

Quarante ans ! Je crois que je n’avais retenu que cela dans sa longue diatribe. Quarante ans que je suis là ! Je regardais alors mes mains et mes bras. Oui, ils avaient changé. La peau était plissée. De petites tâches sombres étaient apparues ça et là. Et, visiblement, j’avais beaucoup maigri. Moi qui devais faire un petit quintal, j’avais maintenant l’impression de flotter dans ma peau. Quel sentiment étrange …

“Un miroir ! m’exclamai-je, apportez-moi un miroir !”

Il n’eut pas beaucoup de pas à faire, il y en avait un sur la table de chevet. Ils avaient dû prévoir un éventuel réveil. Je le lui arrachai des mains, et eus quelques instants d’hésitation avant d’observer mon reflet. Pas de doute, le temps avait fait ses ravages. Quarante ans … C’était atroce. Je ressemblais à mon père. Mon père, ma mère, d’ailleurs, que sont-ils devenus ? Je m’en inquiétais auprès du praticien.

“Nous allons prévenir votre famille de votre réveil”, me répondit-il en éludant le fond de la question.

“Mais maintenant que vous êtes réveillé, il va falloir reconstruire votre masse musculaire. Car là, dans votre état, même si vous êtes par ailleurs en pleine forme, vous ne seriez pas capable de courir un 100 mètres. Vous devriez pouvoir sortir dans moins d’un mois”.


§§


Cela faisait déjà trois semaines que j’avais refait surface et je n’avais pas encore eu de nouvelles de ma famille. J’avais l’impression qu’on me laissait quelque peu coupé du monde. Même dans ma chambre, la télévision était bloquée sur une seule chaîne, qui ne passait que des vieilleries à regarder, même pour moi ! Mais on m’avait annoncé qu’une personne allait venir me rendre visite aujourd’hui. Elle fut là dès 9h, dans son costume de tweed sombre et avait tout l’air d’être un notaire ou quelque chose dans le genre :

“Bonjour, je suis maître Buck. Je représente les intérêts de la famille Roger depuis une vingtaine d’années.”

Il s’agissait bien d’un notaire ! Mais que me voulait cette vieille chouette ? Je le regardais aussi bizarrement qu’il me dévisageait. Je n’attendis pas qu’il reprenne la parole et allais droit au but :

“Vous représentez les intérêts de ma famille, certes, mais pourquoi mes parents ne sont-ils pas venus me voir ? Ils sont toujours en vie ?

- Non, M. Roger, vos parents nous ont quittés …

- Quand ? Comment ? l’interrompis-je.

- Votre mère est décédée il y a 25 ans. Certains diraient qu’elle n’a pas supporté de vous savoir dans un état de mort-vivant, et qu’elle est partie de chagrin. Votre père penchait plutôt pour une overdose d’anxiolytiques.”

Il a toujours été un vieux con, marmonnai-je en mon for intérieur. “Et lui, qu’est-il devenu ?

- Il est décédé aussi. C’était il y a 3 semaines. Son cœur a lâché.”

J’étais interloqué ! Il n’a pas supporté de me savoir de retour …

“Mais ne vous méprenez pas, M. Roger, il est certes mort le matin où vous êtes revenu à la vie. Mais il n’y a pas de rapport de causalité. Cela faisait 20 ans qu’il avait cessé de prendre de vos nouvelles. Il avait déjà fait le deuil de son fils. Ce matin-là, nous étions ensemble sur un green, et son cœur a flanché, c’est tout.”

Je n’étais pas sûr de savoir comment réagir à cette nouvelle, mais au moins il était resté égal à lui-même. Vingt ans sans nouvelles ! Je n’en suis même pas étonné !

“Mais du coup, que me voulez-vous ? rétorquai-je au notaire.

- Eh bien, vous êtes légalement l’héritier des industries “Phonetic”, la société de téléphonie de votre père, et, bien entendu, de tout le domaine de Caverswall à Stoke-on-Trent, ainsi que de la Highgate Villa, à Westminster. C’est à quelques pas d’ici.

- Tiens, je ne la connais pas cette bicoque.

- C’est normal, c’est votre mère qui en avait fait l’acquisition, pour être proche de vous. Votre père n’a jamais réussi à la revendre, après la disparition de Mme Roger. Il n’y mettait jamais les pieds mais il a continué à l’entretenir jusqu’au bout. Je souhaitais d’ailleurs savoir si je devais y conserver les domestiques ou si vous souhaitiez les congédier ?

- Laissons les choses en leur état pour le moment. Est-ce que je peux m’y rendre ? Car je ne supporte plus de rester ici.

- Oui, j’allais vous le proposer. Votre médecin n’y voit pas de contre-indications, à partir du moment où vous venez suivre ici vos séances de rééducation quotidiennes.


§§


Mes premiers pas à l’extérieur avaient été comme un choc. J’en voulais presque à mon médecin de ne pas m’y avoir préparé. Le monde avait changé en quarante ans, et pas qu’un peu. En dehors du fait que tout ce qui m’entourait flirtait avec de la science-fiction, ce qui m’interpella le plus était le comportement des hommes, des femmes, des enfants. J’avais l’impression d’être dans un monde de zombies. Ils avançaient tous, hagards, les yeux rivés à leur écran, traînant des pieds sur les trottoirs.

“Mais qu’est-ce qu’ils font ? demandai-je à mon chauffeur en les pointant du doigt.

- Ils doivent aller au taff à c’t’heure-ci, Sir ! me répondit-il avec un fort accent pakistanais.

- Non, ce n’est pas ce que je demande. Qu’est-ce qu’ils font avec leur téléviseur portatif ?”

Le chauffeur partit d’un rire strident et faillit s’en étouffer … “Votre téléviseur portatif, c’est un smartphone ! Et ils doivent utiliser la dernière app produite par votre père, “Thanatos app”. C’est devenu l’application à la mode. Il s’en vend des millions. Je l’ai moi aussi, elle est géniale !” me dit-il en agitant son iphone.

La peste soit de cette infirmière qui m’a fait croire qu’il s’agissait d’un téléviseur portatif. Elle a abusé de ma naïveté. Mais qu’importe, nous arrivions devant la demeure d’Highgate. Elle était juste immense et mélangeait avec délicatesse un style old-school anglais et des matériaux assurément modernes. Je reconnus là la touche très fantaisiste de ma mère. Un majordome vint m’accueillir et me fit faire la visite de la propriété. Visiblement, une chambre y avait été préparée à mon intention, et, selon l’employé de maison, les fleurs y étaient changées tous les jours, sur la volonté de ma mère. Un mastiff dormait au pied du lit, et vint immédiatement à ma rencontre lorsqu’il m’aperçut. Il me fit la fête comme s’il me reconnaissait !

“Anett, au pied, fit le majordome. En général, elle est plutôt taciturne.

- Elle ressemble à la chienne que j’avais quand j’étais petit, lui dis-je en souriant. Elle s’appelait aussi Anett !

- C’est normal, elle doit être son arrière-arrière-petite-fille. On les a toutes appelées Anett, sur la demande de votre mère.

- Ah ! lui rétorquai-je bêtement.”


§§


J’eus du mal à me faire à cette nouvelle vie et à ce nouveau corps. Il me fallut des mois pour retrouver une pleine forme physique, du moins la meilleure forme que pouvait avoir un homme de soixante-ans. J’avais du mal à me mélanger au monde extérieur et, finalement, ma seule amie était Anett, avec qui je passais de longues heures de balade et de monologue sur le sens de la vie ! Parfois, j’avais l’impression qu’elle comprenait tout ce que je lui disais ! Comme la maison était équipée de sa propre salle de projection, j’ai dû rattraper 40 ans de retard cinématographique ! Dans ma tête, j’avais l’impression d’avoir vu le premier Starwars l’année dernière, avec mon pote McLeod, et voilà que le huitième épisode était sorti. Je crois que j’ai pleuré quand Ian Solo a été tué par son fils. Voilà une parfaite illustration d’un conflit père-fils qui aurait pu être résolu par plus de communication … Et j’ai pleuré aussi quand j’ai appris par mon majordome que Carrie Fisher était morte, elle, pour de vrai. Les ravages du temps nous avaient tous rattrapés …

Je crois que c’est ce jour-là que la dernière mise à jour de “Thanatos app” fit la une de tous les journaux. Je vous avouerai que je ne m’étais pas du tout intéressé aux affaires de mon père. Maître Buck m’avait assuré que la société “Phonetic” pouvait tourner sans moi, et que je n’aurais à participer qu’à un seul conseil d’administration par an pour conserver les pleins pouvoir. Et je vous avouerai aussi que je ne m’étais pas non plus intéressé à ces nouvelles technologies. D’une part, je n’avais personne à appeler (mon pote McLeod était mort d’une cirrhose quelques années auparavant) et les quelques tentatives de trouver, “à l’ancienne”, une petite amie dans un bar, avaient été désastreuses !

Maître Buck m’expliqua pourquoi l’application de mon père était une révolution. Il avait créé une intelligence artificielle qui permettait aux personnes de discuter avec l’avatar des personnes décédées. En effet, depuis l’apparition de la téléphonie rapide, les gens laissaient de plus en plus d’informations d’eux-mêmes sur internet. Que ce soit des méta-données ou des données visuelles et auditives. Il avait donc été possible, par les ingénieurs de “Phonetic”, de constituer une sorte de super-ordinateur qui était capable d’avoir une conversation interactive avec vous, comme le ferait la personne défunte, si elle était encore vivante. Et les gens en avaient vite été accrocs ! Non seulement ils avaient l’impression de pouvoir discuter réellement avec leurs proches disparus, mais ils pouvaient aussi parler avec leurs stars comme s’ils étaient des amis proches ! Cela avait pris une telle ampleur dans la société, que les entreprises avaient dû installer des bloqueurs d’app, pour que leurs salariés ne passent plus leurs journées le nez dans leur smartphone.

Mais la nouvelle application de Phonetic avait franchi encore un cap ! L’un de leurs ingénieurs aurait utilisé une méthode ancestrale chamanique pour pouvoir connecter, cette fois-ci, l’application, non plus sur la base de données de l’avatar, mais directement sur l’âme du cher disparu. Il suffisait d’effleurer le capteur d’ADN intégré dans chaque smartphone pour se brancher directement sur ce qu’ils appellent les annales akashiques liées à son propre ADN ! Cette app prit une ampleur comme jamais aucune application à ce jour. En quelques heures, c’est plus d’un milliard de licences qui avaient été vendues. Le temps que le soleil se lève sur tous les horizons, et l’application avait fait le tour de la planète. On ne parlait plus que de ce phénomène sur tous les médias. Et, très rapidement, il fut attesté que les réponses venaient des défunts eux-mêmes, et non pas d’une quelconque intelligence artificielle comme sur les versions précédentes. Était-ce le fait que je venais d’une autre époque, que j’étais complètement dépassé par les évènements et que je n’avais pas encore eu le temps de m’habituer à toutes ces nouvelles technologies, toujours est-il que je ne fus pas tenté d’utiliser cette communication avec l’au-delà, même si je rêvais, la nuit, de retrouver ma mère autour d’une tasse de thé, pour discuter avec elle de peinture et de lumière, comme lorsque j’étais enfant.


Les premiers symptômes se manifestèrent au bout d’une semaine. C’est comme si une épidémie d’anémie avait touché toute la population. Les gens perdirent le sommeil, puis cessèrent de s’alimenter. Et plus ils utilisaient “Thanatos app”, plus le phénomène s’accélérait. On eut vite fait le rapprochement entre l’application développée par mon père et la pandémie mondiale. C’est comme si les forces vitales de la personne étaient aspirées de l’intérieur. L’application fut très rapidement interdite par l’OMS et désinstallée en masse. Mais cela ne suffisait pas. Visiblement, l’état des utilisateurs continuait à empirer et les gens prenaient des aspects de plus en plus cadavériques. Mon majordome et ma bonne avaient, eux aussi, été touchés par ce mal. Je les voyais fondre à vue d’œil. Les présentateurs à la télévision présentaient le même aspect cadavérique. J’ai conduit mon majordome à l’hôpital St Thomas, mais la situation, là-bas, n’était guère mieux. Le personnel soignant était dans le même état de décrépitude que les patients. On commençait, d’ailleurs, à me regarder avec un air menaçant. Est-ce le fait que j’étais le président d’une société qui était à l’origine de tous ces maux, ou que j’étais en bien meilleure forme que tous ces gens ? Une chose est sûre, j’étais dorénavant plus en sécurité chez moi.


§§


Le monde continuait à se zombifier. Seuls les nourrissons et les personnes complètement isolées n’avaient pas été touchés par cette peste électronique. Eh oui, tout le monde avait employé au moins une fois “Thanatos app” ; les parents avaient même montré à leurs enfants comment l’utiliser pour pouvoir parler à papi-mamie. Cela a été une catastrophe humanitaire sans précédent. 95% de la population mondiale disparurent en 3 semaines.

Et tout cela, parce que mon père avait recherché toute sa vie le moyen de parler à ma mère. Du moins, c’est ce que je croyais, jusqu’à ce que je me décide à lire des carnets personnels écrits par mon père, que Maître Buck m’avait transmis, mais que j’avais laissés de côté, éprouvant un inintérêt pour tout ce qui touchait mon père. Mais maintenant que je me retrouvais seul avec Anett, je m’étais penché sur tout ce que je pouvais lire, pour ne pas sombrer dans la folie. Et je compris rapidement que mon père avait passé sa vie et sa fortune pour trouver un moyen d’entrer en communication … avec moi ! Il n’avait jamais supporté de me “perdre” lors de cet accident, et supportait encore moins de me voir dans cet état végétatif. A la lecture de ses notes, je compris qu’il avait placé les objectifs commerciaux de son entreprise au service de sa cause. La première APP Thanatos avait été testée sur mes données personnelles que mon père avait enregistrées dans son data-center privé. Puis, il avait fait des rencontres, des chamans qui l’avaient initié à des secrets ancestraux. Il avait embauché l’un de ces chamans pour l’aider à développer sa dernière application. Il avait fallu des années de recherches qui n’avaient pu aboutir que grâce à la nouvelle technologie d’Apple qui permettait de sécuriser son iphone grâce à un encodage basé sur l’ADN. Il avait alors testé son application quelques jours avant que je ne sorte de mon coma … et il avait pu discuter avec moi et avait, du coup, validé sa commercialisation. Je crois que je m’en souviens maintenant, comme dans un rêve. Et c’est ce qui m’avait donné l’envie de revenir, cette discussion à cœur ouvert avec mon père, sur ce plan akashique. Je suis revenu, car je lui avais pardonné et je m’étais moi-même pardonné. Mais, lui, avait subi les effets délétères de son application. On ne joue pas avec les forces de l’au-delà sans en payer le prix …

Et maintenant que je réfléchis à tout cela, seul en compagnie d’Anett, je trouve que le prix à payer pour une bière de trop bue avec mon pote McLeod, il y a quarante ans, était vraiment trop élevé…



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