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  • Pascal Cazottes

Mademoiselle Lenormand, la Sybille du Faubourg Saint-Germain (2nde partie)



Mademoiselle Lenormand est l'un des 10 personnages mystérieux qui marquèrent l'Histoire, bien que n'étant pas étudiée dans les manuels scolaires ...


Afin de célébrer la sortie du livre de Pascal Cazottes, "10 personnages mystérieux qui marquèrent l'Histoire...", nous vous proposons la lecture en deux parties de l'incroyable destin de Mademoiselle Lenormand ! Retrouvez l'ensemble des personnages étudiés par Pascal Cazottes dans la table des matières de son nouvel ouvrage. en cliquant sur la couverture ci-contre.



 

Ainsi que nous venons de le voir, Mlle Lenormand fréquentait les grands de ce monde, mais elle ne dédaignait pas pour autant les petites gens, principalement les domestiques qui lui fournissaient, sciemment ou inconsciemment, des informations sur leurs maîtres. Bénéficiant des oracles de la Sibylle à raison de vingt sous la séance, valets et autres femmes de chambre se montraient très diserts sur leurs employeurs, permettant ainsi à la devineresse de constituer un fichier sur ses clients aussi fourni que celui que pouvait posséder le ministre de la police ! Cette dernière n’hésitait d’ailleurs pas à rémunérer les services des serviteurs les mieux placés. Comme l’a avoué Isidore-Joséphin de la Porte dans ses “Mémoires d’un valet de chambre fripon”, il travaillait à la fois pour Joséphine de Beauharnais et Mlle Lenormand, rapportant à la seconde tout ce qu’il entendait dans la demeure de la première. Et pour compléter le tableau, la prophétesse avait fait installer dans le salon où attendaient ses consultants, une glace sans tain derrière laquelle espionnait une servante depuis une pièce voisine. Toutes ces données recueillies permettaient, bien évidemment, à Mlle Lenormand d’impressionner son auditoire par la précision de ses prédictions. Cependant, nous ne pouvons affirmer que la sibylle du Faubourg Saint-Germain ne fût qu’un vulgaire charlatan, notamment au vu des témoignages qui seront livrés ci-après. On peut même dire qu’elle pratiquait la voyance avec un professionnalisme rare. Toutes les techniques de divination lui étaient connues, et elle n’hésitait pas à les perfectionner, voire à en créer de nouvelles. C’est ainsi que ses clients avaient droit aux cartes, au marc de café, aux lignes de la main, au cristal de roche, aux blancs d’œufs jetés dans l’eau claire, et bien d’autres mancies encore. Au besoin, Mlle Lenormand allait jusqu’à consulter quelques vieux grimoires et autres livres de prophéties, ayant constitué, dans ce domaine, une bibliothèque tout à fait incroyable et sans doute unique au monde. A ce sujet, nous allons maintenant rappeler une histoire où l’un de ces fameux ouvrages joua un rôle non négligeable.


Il existe un curieux opuscule ayant pour titre “La Révolution de juillet consultant la sibylle”. Son auteur, Charles Joseph Colnet Du Ravel, y relate la prédiction faite par Mlle Lenormand à plusieurs protagonistes de la révolution de juillet 1830 (“les trois glorieuses”). D’emblée, l’auteur nous prévient que son récit est rigoureusement authentique, et nous le croirons sans peine, vu qu’il a vraisemblablement assisté aux événements qu’il rapporte. Comme il ne peut également avoir inventé, après que l’Histoire se soit déroulée, les dires de la prophétesse, étant décédé très peu de temps après les faits. Colnet Du Ravel nous fait donc le récit d’une douzaine de révolutionnaires fêtant, comme il se doit, la Révolution de juillet. Alors que les réjouissances vont bon train, un des convives, cependant, se montre particulièrement taciturne. Ses camarades s’inquiétant de son silence, il leur répond : “Citoyens, nous avons fait une belle révolution, et l’histoire en parlera. Nous avons chassé le roi légitime et toute sa famille ; mais qu’y gagnera la France ?” Pour répondre à cette question, tous décident d’aller consulter la sibylle. Tandis que la petite troupe a pris la direction de la rue de Tournon, Mlle Lenormand a, de son côté, décidé d’interpréter les signes sur les conséquences de cette révolution. Sur sa table de travail, elle a étalé des cartes tarotées et disposé des blancs d’œufs récemment battus ainsi qu’un verre d’eau. Après avoir considéré longuement tous ces objets, elle en déduit que les présages ne sont guère propices. Afin d’en avoir le cœur net, elle ouvre un vieil in-folio contenant les 999 prédictions de Philippe-Noël Olivarius, docteur en médecine, chirurgien et astrologue ayant vécu au XVIe siècle. Il n’existe plus qu’un seul exemplaire de cet ouvrage remarquable à plus d’un titre, ne serait-ce que pour la précision des prophéties qu’il contient (rien à voir avec les nébuleuses centuries de Nostradamus), et c’est Mlle Lenormand qui le possède. La sibylle du faubourg Saint-Germain en est particulièrement fière. Elle prétend l’avoir montré, un jour, à Pie VII, lequel en aurait été émerveillé. Non seulement ce livre prédit les principaux événements qui doivent survenir en Europe jusqu’en l’an de grâce 1982, mais encore est-il établi que chacune de ses prédictions se réalisa. Or, ce que la pythonisse y découvre l’inquiète au point de lui faire prononcer ces mots : “loin d’ici, esprits malins, esprits voués au désordre et ennemis des peuples, fuyez, fuyez, je vous l’ordonne au nom de Jorael.”

A ce moment précis, les braves révolutionnaires pénètrent dans l’appartement de Mlle Lenormand sans prendre la peine de se faire annoncer.

“Salut, dit l’orateur de la troupe, salut à l’illustre sibylle. – Bonjour, Messieurs, je vous attendais. – Comment ? – Je vous vois depuis une heure. – Et où donc ? – Au fond de ce verre. Je sais même quel sujet vous amène. Vous avez fait une révolution, et vous désirez savoir ce que vous avez de bon à en attendre. Eh bien, un grand prophète, Olivarius, va vous l’apprendre ; écoutez-le avec respect et passez sur son vieux langage qui n’est pas très académique.”

“De 1830 à 1835, de nouvelles tribulations, voire des grandes calamités, devront affliger le monde. La plupart des cités et petites villes seront en divers dangers. Tous les peuples à la fois crieront liberté ! Le sang du vieux roi de la cape, ouis par fer, s’étant vu pourchassé de nouveau par malencontreux maillotins, restera, pendant le vent des saisons, abandonné des siens…”

Comme à son habitude, Olivarius dit les choses comme elles sont, ou plutôt comment elles seront, avec une précision qui laisse le lecteur médusé devant tant d’exactitudes. On se souvient, notamment, comment ce docteur avait annoncé, deux cent cinquante ans avant les faits, le parcours de Napoléon avec une concision et une justesse sans pareilles.

Là encore, il prophétise, avec rectitude, la fuite de Charles X, obligé de prendre la route de l’exil. Mais, surtout, il prévoit une effervescence, d’ordre révolutionnaire, dans de nombreuses villes. Et l’Histoire vient confirmer ses dires. Ainsi, par exemple, les émeutes déclenchées à la suite des obsèques du général Lamarque, du 5 au 7 juin 1832, feront de nombreux morts dans la capitale. De même à Lyon, où la seconde révolte des Canuts, du 9 au 15 avril 1834, sera à l’origine de 600 morts. Dans le reste de l’Europe, des mouvements libéraux, voire révolutionnaires, voient le jour dans cette même période. L’Allemagne, et surtout l’Italie (à partir de 1831), sont secouées par ces vagues aspirant à la liberté. En Belgique, l’insurrection bruxelloise (du 25 août 1830) provoquera l’indépendance de ce dernier pays, proclamée le 4 octobre 1830. A l’est, les Polonais, cherchant à s’émanciper de leurs oppresseurs russes, subiront une terrible répression. Comme nous venons de le voir, les prophéties d’Olivarius se sont, une nouvelle fois, révélées exactes.

Pour compléter son oracle, Mlle Lenormand mentionnera la vision dont les dieux la gratifièrent dans la nuit du 29 juillet 1830. Dans ce “songe”, elle eut l’occasion de converser avec Henri IV. Elle vit aussi ce bon roi, entouré d’autres personnages historiques, serrer chaleureusement la main de Napoléon.

Colnet Du Ravel, qui était très certainement présent lors de cette séance, en fut suffisamment impressionné pour déclarer : “Quant à moi, j’ai une foi si vive dans les prédictions de Mlle Lenormand que, si elle annonçait la fin du monde pour la semaine prochaine, je ferais mes dispositions en conséquence.”


Autre personne à avoir reconnu les talents de la voyante : la comtesse Dash. De son vrai nom Gabrielle Anna de Cisternes de Courtiras, cette amie et collaboratrice d’Alexandre Dumas écrivit un nombre considérable d’ouvrages sous le nom de plume de “comtesse Dash”, dont une petite série intitulée “Mémoires des autres”. Or, c’est justement dans un volume de cette série que nous découvrons, parmi plusieurs portraits de personnages célèbres, celui de notre sibylle, agrémenté d’une anecdote qui ne laisse que peu de doutes sur ses dons. Mais laissons la parole à la comtesse dont le récit constitue un précieux témoignage :

“Mlle Lenormand et Moreau avaient une clientèle établie parmi les gens du monde et les filles entretenues.

Mlle Lenormand demeurait 5 Rue de Tournon. Depuis sa mort, son appartement est voué à ses successeurs femelles ; elles croient en même temps hériter de sa vogue et de sa science. Elle vous recevait dans un petit cabinet, ouvrant sur un jardin, vêtue de noir et rouge, avec une toque sur la tête. Elle regardait beaucoup sa pratique et l’interrogeait lentement. Chaque réponse se gravait dans sa mémoire, et servait probablement à l’horoscope.

Voici un trait dont je suis sûre, et qui ne laisse pas d’être assez étrange.

Un de mes amis, M. C. de V… était aux gardes du corps. Il possédait une jolie fortune et il vivait très largement à Paris, à Versailles ou à Saint-Germain, suivant que sa compagnie occupait une de ces villes. Afin d’augmenter son revenu, il plaça ses fonds entre les mains d’un tripoteur d’argent de ses amis intimes, en qui il avait toute confiance et ne s’en occupa plus.

La fantaisie lui prit un matin d’aller voir la devineresse. Elle lui dit, entre autres avertissements, de se défier de tel mois ; il devait lui arriver un grand malheur à une date qu’elle lui fixa – et, ajouta-t-elle, vous vous brûlerez la cervelle, mais il me semble que vous n’en mourrez pas.

C… plaisanta beaucoup avec ses camarades sur l’horoscope qu’il s’était fait tirer, et sur cette façon de se brûler la cervelle, ne s’en portant que mieux après. Il était fort drôle et très spirituel, et il amusa fort cette bande de belle jeunesse, si vraiment jeune alors, et s’occupant si peu d’autre chose que d’être jeune et d’en profiter de son mieux.

Elle a bien changé depuis !

Plusieurs années se passèrent sans que la prédiction s’accomplit. L’officier menait joyeuse vie et ne pensait pas au malheur annoncé, lorsqu’un jour, justement dans le mois indiqué par Mlle Lenormand, un ami vient le voir et lui demande s’il est vrai que tous ses fonds fussent chez Cendrié.

– Oui, répondit-il,

– Eh bien, prenez garde, je sais de bonne source qu’il est au moment de manquer.

– C’est impossible !… Il ne tromperait pas ma confiance. Du reste, j’y cours.

Il trouva l’homme d’affaires entouré de sa cour habituelle, et semblant parfaitement tranquille. Il lui avoua franchement le but de sa visite, et ce qu’on lui avait appris.

Cendrié ne se troubla pas et répondit :

– Je n’ai pas besoin de me défendre d’une pareille accusation ; tu dois me connaître et être très sûr que si j’étais le moins du monde embarrassé, je commencerais par te rendre ce qui t’appartient, afin de ne pas te faire partager ma ruine. Mais puisque tu te défies, reprends l’argent sur le champ, je le veux, je l’exige.

Il appela son caissier et lui ordonna de remettre à M. C… tout ce qu’il avait déposé chez lui. La loyauté de la pauvre dupe se révolta ; il refusa d’accepter et s’échappa en faisant des excuses.

Deux jours après Cendrié partait pour l’étranger, emportant ces sommes-là et bien d’autres.

Le malheureux jeune homme apprit cette nouvelle presque aussitôt. Il se vit complètement ruiné et incapable de vivre avec les douze ou quinze cents francs qu’il touchait du roi. Sa tête se perdit ; il était seul dans sa chambre, à l’hôtel des gardes du corps, aujourd’hui caserne de cavalerie sur le quai d’Orsay. Ces cellules sont séparées les unes des autres par de minces murailles, et d’ailleurs, ses camarades, qui savaient le désastre, se tenaient à portée de l’entendre, bien qu’il les eut priés de ne pas le troubler.

Il se décida à se brûler la cervelle, chargea ses pistolets, écrivit quelques lignes à sa mère, et se mit en devoir de se débarrasser de ses maux. Les écouteurs entendirent le bruit sec d’une batterie qu’on arme ; ils frappèrent ; il ne se dérangea pas, mit le canon dans sa bouche et fit feu.

Le coup rata. Il rata deux fois de suite. Pendant ce temps, on enfonçait la porte ; on se jeta sur lui ; on lui arracha son arme au moment où il recommençait. Ce mouvement fit partir la balle, qui alla se loger dans une glace.

La prédiction était donc accomplie de point en point.”

Sous la Restauration, la clientèle de Mlle Lenormand resta fort nombreuse. D’anciens consultants avaient, certes, disparu, mais avaient été aussitôt remplacés, notamment par des émigrés de retour en France. Parmi ses nouveaux clients, on rencontrait la princesse Bagration et même le tsar Alexandre 1er, auquel elle avait déjà prédit l’avenir, dans un miroir, en 1814. La pythonisse s’accommoda d’autant mieux du nouveau régime qu’elle était, de cœur, profondément royaliste. Jouissant de puissantes protections, elle s’autorisa, en 1818, une visite au congrès des puissances européennes organisé à Aix-la-Chapelle, afin de dispenser ses précieux conseils aux diplomates présents. Toutefois, la bonne étoile de Mlle Lenormand faillit l’abandonner, au printemps de 1821, après qu’elle eût pris la décision d’exercer ses talents à Bruxelles. Poursuivie en Belgique pour escroquerie, il s’en fallut de peu qu’elle n’aille en prison. Finalement, elle regagna son domicile parisien où ses activités d’écrivain et d’éditrice prirent le pas sur son travail de voyance. Dès 1814, elle avait fait paraître “Les Souvenirs prophétiques d’une sibylle sur les causes secrètes de son arrestation”. Cet ouvrage fut suivi de quatorze autres, au nombre desquels figure son livre le plus célèbre : “Mémoires historiques et secrets de l’impératrice Joséphine, Marie-Rose Tascher-de-la-Pagerie, première épouse de Napoléon Bonaparte” (1820).


Dédicacé par le tsar Alexandre 1er, lui-même, cet ouvrage suscita une vive polémique. Mlle Lenormand ne prétendait-elle pas avoir rédigé ces “mémoires” à la demande du fantôme de Joséphine ? Toujours est-il que ce travail d’écriture ne fut pas au goût des enfants de l’impératrice des Français, ainsi qu’en atteste cette déclaration de la reine Hortense : “Une prétendue sorcière a fabriqué sur ma mère les mémoires les plus absurdes. “


Une dernière prédiction de la sibylle fut pourtant loin d’être absurde, celle qui concernait le prince Charles Louis Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III, alors que ce dernier était emprisonné au fort de Ham : “Descendant du grand aigle, prends patience. Tes fers tomberont. Le royaume deviendra une seconde fois un empire. Mais l’épée sera trop lourde dans ta main.”


Par contre, force est de reconnaître que Mlle Lenormand se trompa tout à fait sur la date de sa mort. Après avoir prophétisé qu’elle décéderait en 1896, à l’âge de 124 ans, la sibylle du faubourg Saint-Germain mourut le 23 juin 1843, d’une crise cardiaque, à l’âge de 71 ans. Inhumée au cimetière du Père-Lachaise, sa tombe est toujours visible dans l’allée principale de la 3ème division, 4ème ligne.


A son décès, une de ses nièces hérita de la somme de 300.000 francs. Quant à son neveu, officier à l’Armée d’Afrique, il reçut, en legs, pour 500.000 francs de diverses propriétés immobilières. Ce qui montre combien les activités de la plus célèbre des devineresses pouvaient être lucratives.

Au vu de tout ce qui vient d’être dit, nous pouvons tenir comme certain que Mlle Lenormand était une opportuniste, n’hésitant pas, à l’occasion, de jouer de ses charmes quand il le fallait. Mais, d’un autre côté, nous ne pouvons nier ses dons de voyance, lesquels étaient bien réels. Comme nous ne pouvons également méconnaître sa grande érudition, mise au service tant des prophéties que de l’écriture. Mlle Lenormand fut donc véritablement une sibylle, et sans doute l’une des plus grandes que le monde ait connues.

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